C’est une demande plutôt inédite que j’ai reçue cette fois. Un client m’a demandé de lui faire une chemise sur mesure à partir d’un tissu en soie qu’il a fait réaliser au Japon, selon une technique particulière. Je vous laisse découvrir ce qu’il en dit :
« L’informatique a commencé avec les métiers à tisser Jacquard, où l’utilisation de cartes perforées permettait de choisir le type d’armure de façon automatique. Tisser un morceau de tissu est en effet un processus binaire : est-ce que le fil de trame passe au-dessus ou au-dessous du fil de chaîne ? Décider de l’agencement des fils lors du tissage décide alors du type du tissu réalisé.
Alors que l’industrie textile s’intéresse principalement à des structures stables et régulières, j’ai essayé d’aller chercher l’inverse : à quel moment un agencement de fils n’est plus un tissu et à quel point il était possible de se rapprocher du point de rupture. En utilisant un algorithme pour générer de manière aléatoire des motifs variés, non-uniformes et pourtant intéressants, j’ai appliqué des filtres s’inspirant d’automates cellulaires (encore une technique qui remonte aux origines du développement de l’informatique) pour s’assurer que le tissu allait rester à la limite du solidaire, en limitant à quel point un fil pouvait flotter au dessus des autres. En collaboration avec la maison Hosoo à Kyoto qui s’est prêtée au jeu et a pris le risque de lancer ses métiers à tisser avec mes motifs non conventionnels, j’ai pu explorer le potentiel de cette technique, et arriver au tissu ici présent, en soie (chaîne et trame) pour laisser uniquement l’armure s’exprimer.
Le tissu ainsi généré est intrigant : il ne se répète pas, des zones sont plus lâches que d’autres, et surtout, il capte la lumière d’une manière hétérogène tout en gardant une identité propre.
À la limite entre fils et tissu, il fallait le mettre en mouvement pour en exploiter tout le potentiel, et j’ai donc fait confiance à Marion de Ramaje pour réaliser l’impossible : concevoir et fabriquer une chemise avec ce tissu qui, de par sa conception, exige d’être manipulé avec une extrême prudence. Un pari réussi. »
Dr Alexis André
Cette commande a représenté un vrai défi technique. En effet, les nombreux fils « flottants » induits par le type de tissage menaçaient à tout moment de se dissocier du tissu. D’autre part, sur un tissu d’une telle fragilité, il était impensable d’utiliser les outils habituels comme la craie tailleur ou des marquages de couleur. Il a donc fallu inventer de nouvelles façons de travailler et se doter notamment d’une paire de gants et de lunettes loupe pour mieux voir le marquage et les détails des coutures, travailler avec du fil et une aiguille plus fins que d’habitude, utiliser du papier de soie pour protéger le tissage lors de la réalisation des boutonnières…
Le résultat est, malgré toutes ces difficultés, d’une grande qualité, le tissu offre des reflets différents selon la lumière, et la coupe ajustée, associée à la beauté de la soie, met en valeur la personne qui porte la chemise.
Les détails :
Le making off :

